mercredi 2 mars 2022

 

Les deux logiques

(7e dim. ord. C – Lc. 6,27-38)

Il est difficile, face à une page d’Évangile comme celle d’aujourd’hui, de ne pas réagir émotivement. Les réactions peuvent être différentes : « C’est un texte inhumain, ses besoins sont excessifs!... Je n’ai jamais compris ces mots ! ... Ce programme n’est pas pour tout le monde ; ce qui est demandé ici, dépasse toute logique ... Jésus est un rêveur et un idéaliste ... ». Si on cherchait à mettre en pratique ce que Jésus propose ici, personne ne réussirait à se frayer un chemin dans la vie. Pour survivre, il faut lutter, se battre, être agressif, savoir se défendre… pas question de tendre l'autre joue ! Dans la vie, pour percer, pour réussir, il faut être rusé, ne pas faire confiance, être constamment sur ses gardes ; si l’on veut vaincre la concurrence, gagner la compétition, on doit être capable de courir plus vite que les autres et de frapper plus fort que les autres… Pas question de se laisser devancer, de donner gratuitement, de prêter sans intérêt ou sans s’attendre à en tirer du profit. Comment survivre à la compétition acharnée et sans pitié du marché avec une telle logique ? ».

 Il faut donc en conclure que ces directives évangéliques sont le rêve d’un idéaliste qui n’a pas les deux pieds sur terre et qu’elles sont donc sans valeur, car pratiquement inapplicables ? Doit-on dire que Jésus est un rêveur qui propose un idéal de vie utopique et irréalisable ? Je pense que pour prendre au sérieux ces normes de vie déstabilisantes et perturbatrices, nous devons garder toujours présent à l’esprit que Jésus n’a pas l’intention de parler ici des comportements et des attitudes que les hommes doivent avoir dans leur monde ou, dans leur société. Jésus veut parler ici du comportement et des attitudes que les hommes doivent adopter lorsque, abandonnant leur monde, leur mentalité, leur mode de vie humain, à la suite d'une transformation intérieure, d’une conversion, ou d’une renaissance spirituelle, ils décident de rejoindre le monde de Dieu, ce monde nouveau que Jésus appelait le «Royaume de Dieu», qu’il voulait établir sur la terre et qui a toujours été son rêve le plus cher.

 En d’autres termes, Jésus veut nous dire : « les hommes dans leur monde se comportent d’une certaine manière (ils n’aiment pas leurs ennemis, ils ne bénissent pas ceux qui les maudissent, ils n’aiment que ceux qui les aiment ; ils ne font du bien qu’à ceux de qui ils peuvent ensuite tirer un profit ou un avantage ; ils règlent leurs problèmes par la force, la violence et la vengeance, etc.), mais dans le nouveau monde que je veux laisser en héritage, les hommes agissent différemment. Ils cherchent désormais à conformer leur comportement sur celui de « mon » Dieu, qui est un Être qui agit uniquement et exclusivement motivé par sa miséricorde, sa bienveillance et son amour.

Entrer dans cette logique divine qui est à l’envers de celle des hommes signifie devenir, comme Jésus, « fils de Dieu ». À ce stade, chacun de nous est invité à « réécrire » son comportement avec les caractères de ces nouvelles « normes évangéliques ». Alors le problème n’est plus de savoir si oui ou non il est sage ou faisable d’« aimer mes ennemis », de « présenter l’autre joue, etc. », mais de décider si, en tant que chrétien et disciples de Jésus qui a adopté sa « Voie », je veux, oui ou non, vivre selon sa nouvelle logique et m’éloigner le plus possible de la vieille logique qui a fait du monde des hommes un endroit malade et pitoyable.

          Vivre et aimer de cette façon nous semble donc impossible. Nous sommes cependant encouragés et soutenus par l’exemple de Jésus. Les directives qu’il propose à ses disciples et qui nous paraissent impraticables, il les a réellement lui-même pratiquées et vécues au cours de sa vie. En effet, il a vraiment expérimenté dans sa chair ce que signifie être détesté, incompris, trahi, vendu, abandonné, battu et tué. Il a vraiment aimé ceux qui le haïssaient, il a vraiment béni ceux qui le maudissaient ; il a vraiment pardonné à ceux qui le torturaient.

Jésus parle donc en connaissance de cause. C'est pour cela que pour nous, ses disciples, ces paroles difficiles de l'Évangile ne sont ni de la folie ni de l'absurdité. En regardant Jésus, le chrétien sait que seulement à ceux et celles qui, comme Jésus, se sentent habités et désaltérés par l’« vive » d’une Source qui leur vient d’ailleurs, sera peut-être donnée la grâce et le pouvoir de réaliser cette extraordinaire qualité d'amour dans leur vie.

 

Bruno Mori

Février 2022

 

mardi 4 janvier 2022

 

Une naissance qui mérite d’être fêtée

Noël 2021

Depuis la nuit des temps, grand nombre des manifestations sociales des premières sociétés humaines ont été motivés par le désir de célébrer l’apparition ou l’arrivée de phénomènes et d’événements qui ont été ou qui sont particulièrement marquants et importants pour le bien-être des individus de la communauté humaine.

On peut donc dire que presque toutes les fêtes, avec leurs rites, leurs célébrations, leurs chants, leurs danses, ont été inventées pour se réjouir, pour exprimer reconnaissance, admiration et exaltation devant la « naissance » de quelque chose ou de quelqu’un qui a eu ou qui a une influence inspirante et bienfaisante sur notre existence.

Ainsi, au début de notre histoire, ce qui impressionnait les hommes primitifs c’était surtout les phénomènes naturels dont ils n’avaient pas d’explication : la naissance du soleil et l’arrivée de la lumière chaque matin, les phases de la lune, les cycles des saisons, la venue des pluies et des moissons, le miracle de la germination, de la gestation, de la maturation des produits et des fruits de la Terre, prodiges qui se répétaient régulièrement chaque année.

Les fêtes sont nées aussi pour célébrer, pour se souvenir, pour se réjouir de la « naissance » des personnes aimée qui ont été ou qui sont importantes et qui comptent beaucoup dans la vie d’autres humains.

À notre époque, si nous ne sommes plus si impressionnés par la naissance et la manifestation des phénomènes naturels qui ont désormais perdu leur caractère mystérieux et magique, nous continuons cependant à célébrer avec beaucoup d’ardeur et d’assiduité la « naissance » des personnes qui nous sont chères, au point qu’ aujourd’hui, dans notre société occidentale, cette célébration est devenue la « fête » par excellence, presque la seule fête, le seul rite et la seule solennité auxquels nous participons et qu’il ne nous est pas permis d’oublier, sans en ressentir regret, confusion et une certaine honte.

On comprend facilement le pourquoi. En effet, si aujourd’hui les phénomènes naturels ont perdu le caractère merveilleux qu’ils avaient autrefois, par contre les personnes merveilleuses qui nous entourent n’ont rien perdu de leur mystère, de leur fascination et de leur importance. De sorte qu’elles nous donnent encore et toujours envie de fêter le jour où elles sont entrées dans notre monde et dans notre vie comme un magnifique cadeau venu l’enrichir et la rendre plus heureuse. Voilà pourquoi la date de leur naissance nous donne toujours envie de nous réjouir. Nous sentons, en effet, que sans elles, le monde ne serait pas aussi beau, ni notre vie aussi remplie, aussi accomplie et aussi heureuse.

Si nous sommes d’accord avec cela, alors nous sommes à même de comprendre le sens et la charge vitale, spirituelle et émotive que la fête de Noël possède pour nous, les chrétiens, lorsque, chaque année, nous fêtons et célébrons la Naissance de Jésus de Nazareth, notre Maître et notre Seigneur.

En effet, s’il y a quelqu’un qui, par sa naissance et par sa présence parmi nous, a bouleversé et changé, en partie, le cours de l’histoire humaine, ainsi que l’existence d’un grand nombre de personnes, c’est bien l’Homme de Nazareth, véritable cadeau de Dieu donné à notre pauvre et souffrante humanité.

Aujourd’hui, en ce jour de Noël, nous les chrétiens, nous avons une raison supplémentaire de nous réjouir et de fêter cette naissance : en tant que communauté chrétienne ici réunie pour cette fête, ne sommes-nous pas des membres de sa famille, ses frères et sœurs, certainement des amis qui avons créé une relation d’attachement, d’admiration, d’amitié et d’affection uniques avec cet homme si exceptionnel et si extraordinaire que nous sommes tentés de l’adorer comme s’il était l’incarnation de Dieu? N’avons-nous pas d’excellentes raisons pour être alors aujourd’hui dans la joie et la Fête ?

Ainsi, en ce temps de Noël, à travers nos réjouissances, nos décorations, nos lumières, nos élans de bonté et d’amour typiques de ce temps, nous voulons dire et exprimer comment notre existence aurait été triste et pitoyable si elle n’avait pas été visitée, éclairée, élevée par la présence en nous de l’Esprit et des valeurs que la naissance de l’homme de Nazareth a apportées à notre monde.

Alors, un joyeux Noël, mes chers amis !!!

  

Mori Bruno – Noël 2021 

lundi 25 octobre 2021

 

         L’homme qui avait peur du noir

(30 dim. ord. B – Mc 10, 45-52)

Dans presque toutes les grandes religions du monde l’éveil de l’être humain à la pleine conscience de soi, à la perception de sa profondeur et de son sens, de la finalité à donner à son existence afin d’arriver à une satisfaisante réalisation de soi et à une sereine acceptation de sa présence en ce monde, est toujours qualifié d’illumination. Ce terme veut indiquer le passage de l’esprit de la personne d’un état d’obscurité, d’ignorance, de confusion chaotique dans la perception de soi et de la Réalité qui l’entoure, à un état de fulguration lumineuse qui tout éclaire.

Dans la Bible, le récit mythique raconte que c’est d’abord par le geste créateur de la lumière que Dieu fait surgir le monde des ténèbres et du chaos original pour en faire un cosmos merveilleux et ordonné.

Également, lorsque dans le NT, l’évangéliste Jean, au début de son évangile, voudra décrire l’origine du mouvement chrétien et expliquer la nature et le sens de la présence de Jésus dans notre monde et dans la vie de ses disciples, il le présentera comme la venue et l’offre d’une lumière qui vient chasser les ténèbres du mal qui depuis toujours s’étaient installées et avaient colonisé le cœur de l’homme. En même temps Jean présentera l’arrivée de cette lumière comme un drame, puisque beaucoup ne l’ont pas accueillie et ont préféré leurs ténèbres à sa lumière.

Les humains restent cependant fondamentalement des êtres qui, comme les phalènes de la nuit, sont irrésistiblement attirés par la lumière du sens et de la connaissance. Atteindre l’illumination, a toujours été le rêve et le but de toute quête humaine d’accomplissement et de bonheur, ainsi que la promesse des religions à leurs fidèles.

Et en cela le christianisme ne fait pas exception. Les auteurs chrétiens de la seconde moitié du premier siècle qui ont rédigé les évangiles, présentent Jésus comme un être de lumière apparu en ce monde pour l’éclairer de ses valeurs et de sa sagesse. Ainsi, Jésus apparait souvent à ceux qui le fréquentent comme un homme lumineux et transfiguré par l’éclat qui émane de son âme et de la qualité fascinante de sa personne et de son esprit épris de son Dieu et du bonheur de ses frères.

 Dans les Évangiles les disciples de Jésus aussi sont souvent qualifiés d’enfants ou de fils de la lumière et le baptême, qui officialise leur adhésion au mouvement de Jésus, est considéré comme un rite d’illumination  qui  les fait définitivement passer de la  méchanceté  à la bonté, du pouvoir au service, de l’égoïsme au don de soi, de la violence à la mansuétude,  , du péché à la grâce, de l’égoïsme à l’amour désintéressé, des ténèbres  à la  lumière  dans un monde où ils doivent  resplendir comme des lampes  toujours  allumées.

Si ce passage des ténèbres à la lumière est important pour tout humain, il devient essentiel pour chaque chrétien qui s’engage, à la demande et à l’exemple de son Maitre, à être à son tour dans le monde une source de lumière pour tous.

De sorte que, dans le récit de l’évangile d’aujourd’hui, on comprend la frénésie, l’empressement et, en même temps, le sentiment d’urgence et le cri à l’aide par lesquels l’homme l’aveugle, immobilisé au bord de la route, cherche et demande à être libéré de l’aveuglement et de l’obscurité qui ont toujours rendu misérable et angoissante son existence. Cet aveugle est ici l’image et le prototype de tous les chrétiens et de tous ceux que l’aveuglement intérieur empêche de marcher sur le chemin de leur réalisation humaine, religieuse et spirituelle, les condamnant à une vie de banalités et d’insignifiance.

Les gestes exaspérés, exagérés, presque violents du comportement de l’aveugle Bartimée (il ne se lève pas, il saute en l’air ; il ne pose pas son manteau, il le lance loin ; il ne parle pas, il crie; il ne marche pas vers Jésus, il court ) manifestent son exaltation à la présence de la source (Jésus) de sa possible illumination,   mais aussi son anxiété, sa peur de rater sa chance de s’y abreuver et l’intensité de son désir de sortir,  une bonne fois, de cet enfers de ténèbres  et de non-sens dans lequel il avait plongé (précipité) et égaré son existence .

Cet aveugle bloqué et immobilisé sur la route de son existence à cause de l’impossibilité de voir son véritable chemin, a reconnu en Jésus l’homme-miracle capable de l’illuminer et de lui ouvrir les yeux. Jésus, de son côté, arrêtera expressément son voyage pour accueillir et exaucer cet homme assoiffé de lumière. Jésus fera cela pour lui permettre de comprendre et de réaliser comme peut être différente, plus belle, plus réussie, plus féconde, plus lumineuse et plus heureuse sa vie si, désormais, les yeux remplis de larmes et de lumière, il est disposé à le suivre sur sa « Voie ». Bartimée le fera. Et je suis sûr qu’il ne l’a jamais regretté.

Qu’en est-il de nous, les aveugles et les aveuglés du XXI siècle ?  Serons–nous capables, comme Bartimée, de crier à Jésus notre détresse causée par tous nos aveuglements et de courir à lui pour qu’il éclaire notre morne et sombre existence de la lumière de son esprit et pour qu’il la réchauffe de la chaleur de son amour ?

 

 

Bruno Mori,                                                                            octobre 2021   

lundi 11 octobre 2021

 L’homme riche qui voulait posséder le ciel et la terre

(28 dim. ord. B – Mc 10, 17-30)

 

            Qu’est-ce que je dois faire pour avoir une vie éternelle ? C’est la question, que depuis l’aube de l’humanité, ce primate intelligent que l’on appelle homo sapiens s’est posée, aussitôt que la conscience de soi s’est allumée en lui. Depuis toujours l’être humain a vécu avec angoisse son état de créature vulnérable, fragile et mortelle. Il n’a jamais accepté sa finitude, ni apprivoisé l’inévitabilité de sa mort. De sorte qu’il a toujours rêvé d’une vie plus heureuse, plus accomplie et libérée enfin de toute peur et de toute souffrance au-delà des péripéties et des épreuves de son existence temporelle. Et pour donner consistance à ce rêve, les humains ont bâti des mondes imaginaires et merveilleux, remplis de bonheur et de vie qui les attendaient après leur mort. Avec le temps, les humains ont fini par attribuer une réalité ontologique aux constructions fantastiques de leur imagination et de leurs désirs. Et c’est ainsi que les religions sont nées, qui proclament et promettent un paradis de bonheur et de vie éternelle à leur fidèles.

            L’évangile de ce dimanche nous présente l’épisode de pieux juif, sans doute d’un âge avancé, pour lequel la vie est désormais plus en arrière qu’en avant et qui va voir Jésus pour lui demander s’il existe une façon sûre, claire et précise d’obtenir la vie éternelle. Cet individu cherche, de toute évidence, l’avis d’un expert, car pour lui, à ce stade de sa vie, l’enjeu est capital et il ne veut pas courir le risque de faire des erreurs. Cet homme est quelqu’un qui sait calculer, qui sait prévoir, qui sait gérer ses affaires pour qu’elles réussissent, qui sait comment bouger ses pions sur l’échiquier de la vie pour gagner toujours la partie. Il a l’habitude d’obtenir ce qu’il veut : et c’est pour cela qu’il a réussi à ramasser une grosse fortune et à devenir un homme riche.

            Or cet homme riche apparait ici comme quelqu’un qui possède non seulement beaucoup d’argent, mais aussi une énorme ambition. Il veut continuer à avoir une belle vie même après sa mort. Il a compris que l’avantage de posséder une fortune est nul, s’il peut tout perdre d’un coup à l’arrivée de sa mort. Il voudrait donc pouvoir signer un contrat d’assurance qui le protègerait contre cette terrible éventualité. Et c’est la raison qui le pousse à s’informer après d’un expert en vie éternelle sur les moyens et les stratégies à mettre en place à cette fin.

            Jésus semble surpris de la requête inusitée de cet individu original et aux désirs fous et il éprouve pour lui, nous dit Marc, un sentiment d’admiration et de sympathie. Ce n’est pas tous les jours que quelqu’un vient lui poser ce genre de questions. Cet homme lui plaît parce qu’il est sincère et qu’il a de grandes aspirations, même s’il ne se rend pas compte qu’elles sont impossibles à réaliser sans que son existence en soit totalement bouleversée.

 Cet homme voudrait en effet tout avoir : et les richesses qui lui assurent une belle vie ici-bas et les avantages d’une vie éternelle là-haut. Et il ne réussira pas à comprendre qu’au terme de son voyage sur terre, la gourde de sa vie doit nécessairement être présentée vide à la Source Ultime de l’être, pour qu’elle puisse être remplie de l’eau vive qui rejaillit en vie éternelle.

            Et c’est la raison pour laquelle Jesus veut faire comprendre à ce vieux juif, obnubilé et étourdi par sa richesse, qu’il peut bien posséder tout l’argent du monde, mais qu’en aucune façon il ne peut posséder la vie éternelle ; car celle-ci ne s’acquiert pas en se remplissant, mais en se vidant, non pas en « possédant », mais en « donnant ». « Celui qui veut garder sa vie, doit la perdre ».  Car, seulement l’amour est éternel ; et donc seulement les gestes d’amour qui se vident de soi-même, qui s’offrent, qui se donnent, qui pardonnent, qui partagent, qui aident, qui soulagent, qui guérissent et qui se déversent sans mesure là où il y a fragilité, manque, détresse, souffrance, etc…, seulement ces gestes ont une valeur et une saveur d’éternité. Seulement ces gestes ont la capacité de placer celui qui les a posés au cœur du Mystère éternel de Dieu et au cœur de ceux qui en ont bénéficié et où il vivra pour toujours.

Voilà pourquoi Jésus n’hésite pas à indiquer à cet homme, aux exigences et aux désirs inouïs, la route à suivre pour pouvoir réaliser son rêve de vie éternelle : « Va, - lui dit-il- vends tout ce que tu possèdes et donnes-le aux pauvres et tu auras un capital d’amour placé au ciel dans le cœur de Dieu. Et ensuite, devenu une nouvelle personne, libérée de tout encombrement, et riche seulement de sa bonté et de son amour, viens marcher sur ma Voie qui t’aidera dès maintenant à donner à ta vie un goût d’éternité ». 

            À la grande déception de Jésus, ce pieu juif se révélera finalement un individu davantage préoccupé de son argent que de son projet d’éternité. Le miracle que Jésus espérait n’est pas arrivé. Et c’est ainsi -note l’évangéliste - que l’homme riche s’en retourna chez lui à jouir de ses biens dans l’amertume et la tristesse.

            La rencontre avec cet homme, sera aussi déterminante pour Jésus et pour le développement ultérieur de sa pensée sur la question de l’argent et de la relation à la richesse. En effet, le comportement et la réaction de ce riche induiront Jésus à réaliser le caractère fondamentalement tragique, néfaste, pervertissant et aveuglant de la cupidité humaine, lorsqu’elle s’installe comme unique système opératif et programme de base du comportement d’un individu.

            Ainsi, à partir de cette triste et décevante expérience, Jésus s’érigera désormais sans pitié contre l’avarice et la cupidité et condamnera, avec une détermination et un courage jamais égalés auparavant, autant l’accumulation obsessive de la richesse, que l’attachement névrotique et compulsif à l’argent. Attitudes qui transforment presque toujours les grands riches en des êtres inhumains, égoïstes, mesquins, aveugles et stupides.


À ces personnes, Jésus réservera les paroles de condamnation les plus dures et les plus impitoyables de toute sa prédication : « Jamais, - affirmera-t-il - un tel type de personne n’entrera dans le Royaume de Dieu ! ».

 

Bruno Mori - 5 octobre 2021

jeudi 30 septembre 2021

 

Peut-on monopoliser le bien, l’amour et le salut ?

(26 dim. ord, B -  Mc 9, 38-48)  

             Pendant des siècles, la religion chrétienne (l’Église) a cru et a enseigné d’être d’origine divine car née de l’Incarnation du Fils de Dieu sur terre en l’homme Jésus. Elle se considère donc comme la continuation dans le temps de la présence et de la mission terrestre du Fils de Dieu incarné et comme la custode de son enseignement, de son héritage spirituel et de son action salvifique. À cause de cela, elle est fermement convaincue d’être la seule religion en possession de la vérité et des moyens du salut pour toute l’humanité.

             De sorte que depuis toujours les Églises chrétiennes proclament qu’en dehors d’elles il n’a pas de salut possible pour personne et qu’il est donc impératif pour tous de devenir chrétiens pour pouvoir entrer dans le beau paradis de Dieu.

             Ainsi, la doctrine chrétienne enseigne que toutes les autres religions et confessions religieuses sont des inventions humaines, peut-être même diaboliques, certainement un amalgame de faussetés, d’erreurs et de superstitions qui ne font qu’égarer les humains loin du vrai Dieu, de la vérité et de leur bonheur éternel.

             De là la naissance des mouvements missionnaires qui, au cours des siècles, ont représenté le souci constant de la religion chrétienne d’apporter la vérité et le salut du vrai Dieu et de son Fils Jésus aux pauvres sauvages vivants dans l’ignorance, l’erreur, la superstition et le paganisme dans d’autres parties du Globe.

             Cependant, lorsque je lis ce texte d’évangile de Marc, je ne peux pas me soustraire au sentiment que l’Église catholique, ainsi que les différentes confessions chrétiennes, se sont égarées bien loin de l’esprit et du comportement de Jésus de Nazareth, avec leur conviction d’être le seul lieu et la seule porte de salut pour tous les humains

             En effet, dans ce passage d’évangile, Jésus  réprimande vivement l’apôtre Jean de ne pas réussie  à comprendre et à accepter qu’il puisse exister ailleurs que dans son  groupe (religion ou église) des gens charismatiques, admirables, capables de faire le bien, de répandre la bonté, de donner de l’amour, de poser des gestes gratuits et désintéressés qui aident, qui guérissent, qui contribuent à donner de l’espoir, du courage, de la confiance et un regain de vie à ceux qui sont éprouvés ou démolis par les épreuves, les revers et les souffrances de l’existence.

                       L’apôtre Jean, auquel Jésus n’hésite pas à faire savoir son désaccord, incarne ici l’attitude typique du jaloux, du fanatique et de l’intolérant, convaincu que tout geste de bonté, d’altruisme, d’empathie, de compassion qui va au secours de ceux qui vivent dans un état de misère et de détresse, doit nécessairement porter sa signature ou celle de son parti pour être légitime et acceptable.  Dans le cas contraire il doit être empêché.

             Rien de plus perfide ! Et Jésus alors de s’insurger : « N’empêchez jamais la bonté, la compassion et l’amour de s’exprimer et de se répandre et le bien de se faire ! Car de quelque côté que ces gestes surgissent, ils viennent toujours de l’Esprit de Dieu, qui souffle partout, mais surtout au cœur de chaque humain. Et cela indépendamment de ses croyances, de sa religion, de sa race et de sa culture ! En effet, là où il y a de l’amour, là il y a présence du Mystère de Dieu et présence d’un salut et d’une guérison possibles pour tout individu. Même un verre d’eau, donné par amour, aura partout la même valeur et la même récompense aux yeux de Dieu ».

             Ici Jésus cherche donc à faire comprendre à nous, ses disciples, qu’il n’existe aucun groupe, ni aucune organisation, ni aucun parti, ni aucune religion, ni aucune Église qui peuvent s’arroger l’exclusivité de la bonté et de l’amour qui humanisent, qui guérissent et qui sauvent.

             Jésus nous dit ici : « Tu t’accomplis pleinement en tant qu’humain, maintenant et pour l’éternité, uniquement par l’amour que tu es capable d’avoir et de donner. La religion n’a rien à faire dans cela ! Au contraire, elle acquière sa légitimité et son droit à l’existence seulement si elle te permet et t’aide à mieux aimer et à mieux te réaliser par la bonté que tu possèdes et par l’amour que tu répands aux quatre vents ».

              De sorte que, en suivant l’esprit de Jésus, on peut affirmer, d’un côté, que toutes  les religions sont bonnes et méritent d’exister, si elles aident les humains à s’unir, à s’humaniser davantage et à devenir des êtres de bonté, de compassion et  d’amour; et de l’autre, que toutes les religions sont mauvaises et doivent être abandonnées, si elles créent ou maintiennent les divisions entre les cultures et les peuples, si elles pervertissent leurs adeptes en les transformant en des individus fanatiques, intolérants, inhumains, haineux, violents et cruels.

             Qui nous dira si notre religion est bonne ou pas ? Si elle mérite de vivre ou de mourir ?  Seulement si elle nous aide à construire notre liberté intérieure et si elle nous conduit à bâtir toute notre existence uniquement sur le fondement du don de nous-mêmes et de l’amour désintéressé pour toutes créatures.

 Si notre religion a réussi à faire cela, alors elle mérite que nous nous asseyions à sa table.


 Bruno Mori -  21 sept. 2021

 

mardi 14 septembre 2021

Ces femmes déjà au ciel de Dieu

Comment parler de l’Assomption de Marie alors qu’aucune page de l’Écriture ne nous dit ce qu’est la vie après la mort, ni celle de Marie, ni même celle Jésus « ressuscité » de la mort ?

    Ce n’est donc pas en scrutant le ciel que nous comprendrons ce mystère mais en regardant Marie dans son cheminement humain et en marchant humblement à sa suite. Si Marie est dans la gloire, c’est parce qu’elle a cru en la Parole de Dieu et que, chaque jour de sa vie, elle a correspondu à cette Parole. Dès son enfance, Marie s’est habituée à dire oui à Dieu. Mieux que tout autre, elle peut assurer n’avoir jamais rien refusé à Dieu ! C’est cela que nous, les chrétiens, voulons dire quand, en empruntant la pensée mythique de l’Église catholique, nous affirmons de Marie qu’elle est sans péché, qu’elle est immaculée, qu’elle est la toute pure et la toujours vierge.

    À travers le mythe de son Assomption au ciel, la tradition spirituelle chrétienne veut nous rappeler et nous signifier que l’aboutissement de notre vie ne dépend pas de nous. Dieu seul peut répondre à cet infini d’amour auquel nous aspirons. Nous ne pouvons qu’accueillir le don gratuit que Dieu nous fait de lui-même à travers l’amour qu’il a versé dans nos cœurs. Mais accueillir, vivre et rependre l’amour, c’est précisément, comme Marie,  dire oui au Mystère de Dieu qui nous interpelle.. 

    Aujourd’hui, unis à l’humble femme de Galilée, ce sont toutes les femmes du monde, qui adressent à Dieu leur Magnificat et leur action de grâce pour leur beauté et  leur grandeur intérieures,  pour  leur dignité, pour leur abnégation,  pour le don de soi,  pour toute la compassion, toute la tendresse et tout  l’amour dont elles sont capables et dont est rempli leur cœur.     

La fête d’aujourd’hui est aussi l’assomption au ciel et l’exaltation des toutes les femmes tyrannisées et exploitées. Nous rendons aujourd’hui hommage aux femmes-esclaves (partout dans le monde, mais surtout en Afrique, au Moyen et Extrême Orient) ; ces femmes qui ne peuvent jamais sortir de leur prison, de leur maison, de leur état de dépendance ; qui ne seront jamais des individus libres, autonomes et indépendants ; qui ne seront jamais maîtres de leurs décisions et de leur vie. Ces femmes qui ne seront jamais des personnes, mais seulement des objets de plaisir, de travail, de reproduction. Ces femmes martyres enlevées, vendues comme des animaux ou de la marchandise, qui sont abusées, violées, battues torturées, tuées. Ces femmes victimes de la violence des hommes, du fanatisme religieux, des préjudices culturels, de coutumes barbares. Ces femmes qui, aujourd’hui encore, dans nos sociétés modernes évoluées, démocratiques et de droits, sont victimes d’injustices, de discriminations, de harcèlement, d’exclusion

    Oui, la fête d’aujourd’hui veut nous rappeler la grandeur et les souffrances des femmes dans ce monde encore et toujours géré et dominé par le pouvoir et par la fausse mais persistante conviction de la supériorité masculine. Cette fête veut enseigner à nos sociétés patriarcales que, s’il y a une créature qui, avec la totalité de son être et toute la consistance humaine de sa personne, mérite d’être avec Dieu, et d’être considérée comme la créature la plus proche de Dieu et plus semblable à Dieu, c’est bien la femme…

    En effet c’est elle qui incarne le mieux le Mystère de la présence de l’amour de Dieu dans notre monde. Un amour qui se décline et se manifeste à travers le merveilleux éventail de ses variations dont surtout les femmes possèdent la capacité et le secret :  un amour qui se fait don de soi, soin, attention, abnégation, dévouement, sourires et larmes, câlins, étreintes, caresses et vie.

    La fête d’aujourd’hui, en nous présentant l’histoire d’une Femme qui vit déjà au ciel avec toute la plénitude de ce qu’elle est dans son âme et dans son corps, cherche à faire comprendre à tous ces chefs d’États et ces machos qui tiennent en main le sort de l’humanité, qu’ils empêcheront que la société humaine et la Planète ne deviennent un enfer, seulement s’ils seront capables d’y faire régner les principes et les valeurs qui sont au cœur de l’âme féminine.


Bruno Mori   

15 août 2021  - En la  fête catholique de l’Assomption de Marie, la mère de Jésus, au ciel de Dieu  


samedi 26 juin 2021

Un Dieu absent dans les tempêtes de la vie

                                                                 (Mc. 4,35-41)

 

            Il faut toujours avoir présent à l’esprit que, dans les évangiles, les miracles ne sont généralement pas des reportages de faits réels, mais qu’ils constituent plutôt un genre littéraire utilisant la symbolique d’un conte ou d’un récit imaginaire pour transmettre ou faire comprendre un message, un enseignement important de Jésus ou sur Jésus.

Ce récit de Marc de la tempête apaisée en fait partie.

         Il débute avec l’ordre de Jésus à ses disciples de passer sur l'autre rive habitée par des populations païennes. C’est une allusion à l'universalité du message de Jésus qui doit désormais être annoncé à tous, au delà de l'environnement juif qui s'oppose à l'ouverture. Le premier « orage » qui se déclencha au sein de la première communauté chrétienne a été provoqué précisément par la tentative de l'ouverture aux païens.

            S'agissant d’une tempête, le texte fait également allusion à la figure biblique de Jonas qui lui-aussi s’endormit sur le pont du bateau au moment de la tempête et fut blâmé par le capitaine pour dormir pendant qu'ils étaient tous morts de peur.

            Pour nous aussi, les chrétiens d’aujourd’hui, ce texte constitue une invitation « à passer sur l’autre rive ». Il veut nous dire que notre foi doit être toujours en mouvement. Elle n’est jamais synonyme de sédentarité, de « squattage » sur place, d’immobilisme, d’adhésion intransigeante et obstinée à un dépôt de vérités et de dogmes intouchables. Elle n’est jamais recherche de sécurités, possession de certitudes. C’est pour cela que Jésus invitera souvent ses disciples à partir, à aller. Il leur défendra de s’installer, de se fixer, de s’enraciner.

            Les premiers chrétiens avaient déjà compris cela, et c’est pourquoi ils appelleront leur aventure spirituelle à la suite de Jésus la Voie ou le Chemin, parce qu’ils devaient les conduire à la découverte d’un monde nouveau (« le Royaume de Dieu »), de nouveaux paysages intérieurs, d’un nouveau genre de spiritualité, d’un nouveau style de vie, d‘une nouvelle forme d’humanité.            

            Ce récit nous invite à embarquer Jésus avec nous, à lui faire un petit coin dans notre bateau et, avec lui à bord, à prendre avec confiance le vent du large, cap sur l’autre rive. Ici la barque dans laquelle Jésus dort est l’image de notre existence et de tout ce que nous transportons avec nous : nos ombres et nos lumières, notre bien et notre mal, nos qualités et nos défauts, nos victoires et nos défaites, nos accomplissements et nos échecs, nos amours et nos haines, notre Jésus et notre foi en lui … à travers une mer imprévisible et dangereuse.

            La mer ! Dans la Bible la mer, avec ses tempêtes subites et indomptables, ses vagues meurtrières, ses profondeurs noirs et insondables et tous les monstres épouvantables qui habitent ses abymes, est le symbole par excellence des dangers qui nous guettent et nous menacent au cours de notre traversée sur l’autre rive de notre existence 

            L’évangile spécifie cependant que nous devons embarquer avec nous Jésus « tel qu’il est », c’est-à-dire avec sa vraie personnalité, avec ses requêtes exigeantes et difficiles, avec ses rêves et ses projets fous. Le Jésus tel qu’il est que nous transportons ne doit pas être le Jésus liquoreux et mielleux d’une certaine dévotion populaire tardive, ni le Jésus-Christ réinterprété, transformé, remodelé, modifié, réajusté selon les goûts, les besoins et les politiques de la religion qui lui succédera et qui accaparera sa personne et son message.

            Mais voilà que le récit nous informe que, dans la barque, cet extraordinaire passager est comme invisible, comme s’il n’existait pas : il dort, il n’intervient pas pour résoudre nos problèmes, pour nous aider dans les difficultés de la navigation, pour éloigner les dangers qui nous menacent, pour nous soutenir dans la détresse, pour soulager notre douleur, pour empêcher ou réparer les dégâts causés par notre stupidité, notre méchanceté ou notre irresponsabilité.

Ce récit, sur le sommeil de Jésus dans la barque ballotée par les tempêtes de la vie, semble donc vouloir nous dire l’immense confiance que Dieu a déposé dans les humains. Il veut nous faire comprendre que si, dans notre existence, Dieu nous paraît presque toujours inexistant, absent ou endormi, cela est dû au fait qu’il ne veut pas prendre notre place et qu’il veut nous laisser à nos responsabilités. 

Dieu s’éclipse volontairement, parce qu’il veut que nous prenions conscience que, comme nous sommes presque toujours l’unique ou la principale cause des maux, des désastres et des malheurs qui nous arrivent, nous sommes aussi les seuls êtres qu’il a dotés des moyens et des capacités nécessaires pour s’en sortir et pour trouver tout seuls les solutions et les remèdes à leurs gaffes et à leurs maux .. 

Et nos interventions, en vue de réparer les conséquences de nos dégâts, de nos erreurs et des calamités qui nous arrivent, serons d’autant plus aisées et efficaces si nous pensons que nous sommes maintenant équipés et enrichis des valeurs, des visions, de la sagesse, de l’esprit, ainsi que de la force de détermination et d’amour de ce Jésus qui voyage avec nous dans le fragile bateau de notre existence.

 

 

BM 15 juin 2021